LA MONTAGNE VIVRA

La langue en situation migratoire

« Le pays d’où je viens », c’est ce qui définit toutes les personnes qui participent à nos groupes de parole et qui arrivent en France pour y vivre, travailler, se marier… Nouvellement arrivés en France, ces jeunes femmes et ces jeunes hommes continuent à rêver, à penser, à se référer à « là bas ».
Le rêve est prédominant chez ces primo arrivants comme chez toute personne qui vit loin de chez elle. En effet, partir, migrer est souvent l’aboutissement d’un rêve où le pays d’accueil est idéalisé, les difficultés minimisées. Les personnes qui migrent le font pour des raisons multiples politiques, économiques mais aussi pour trouver une vie meilleure ailleurs. Qu’elle soit voulue, choisie, toute migration est un acte qui engage la vie de l’individu et entraîne par là-même des modifications aussi bien dans son histoire personnelle que dans l’ensemble de l’histoire familiale.

Partir c’est laisser derrière soi sa famille, des amis, un métier, un statut social, la terre de ses ancêtres… Cela implique donc des renoncements, de la nostalgie et parfois des deuils difficiles à accomplir. Ce travail de deuil se caractérise par des sentiments de douleur intense pour ce qui a été perdu, accompagnés de désorganisations anxieuses avec un sentiment de détresse, de solitude, d’abandon. Par la rupture du cadre externe qu’il implique, l’événement migratoire peut être considéré comme un événement traumatique. Il entraîne en fait par ricocher une rupture du cadre culturel intériorisé du sujet. Toutefois ce traumatisme migratoire n’est pas constant et inéluctable. Les facteurs sociaux défavorables dans le pays d’origine et en France sont des facteurs aggravants. De plus même s’il survient, il n’entraîne pas nécessairement des effets pathogènes. Il est parfois, comme tous les traumatismes, structurant et porteur d’une nouvelle dynamique pour l’individu.

 La migration va donc entraîner une série de modifications qui vont nécessiter un effort d’ adaptation. Plusieurs domaines sont concernés tel que le climat, le style vestimentaire, les modalités de relations avec le voisinage, l’alimentation, la perte du réseau social habituel, la modification des rôles sociaux : profession, statut social, la modification des rôles familiaux, les possibilités de pratique religieuse, de respects des interdits religieux, les règles et lois en vigueur comme par exemple les règlements administratifs, les lois concernant la polygamie….

A cela, il faut ajouter la nécessité de s’adapter aux réactions des membres du pays d’accueil, réactions parfois teintées de racismes, de préjugés, de rejet. La nécessité également de concilier ses attentes vis à vis du pays d’accueil trop souvent  idéalisé et la réalité de ce que le migrant y découvre.

Dans cette découverte de la réalité l’Autre, dans cet effort de démystification du pays rêvé, fantasmé, dans ce constant aller-retour entre là bas et ici, l’intérieur et l’extérieur, la question de l’identité est omniprésente dans la migration. En effet, comment continuer à être soi-même tout en se modifiant, comment maintenir le sentiment de continuité de soi, de son histoire, de son rapport aux autres lorsque la réalité n’est que ruptures ? La langue et la culture procurent un vif sentiment d’identité. La langue, en particulier est considérée comme un « puissant marqueur identitaire » et c’est souvent à partir de sa maîtrise qu’en situation migratoire, le sujet définit son identité.

 Nouvellement arrivés en France, sans aucune connaissance préalable de la culture française, ces jeunes vont d’abord rechercher un soutien auprès de personnes ayant une même culture d’origine. Aussi n’est-il pas étonnant de voir ces jeunes se replier sur la communauté. Vivre ensemble, se soutenir, préserver ses coutumes, son identité… devient un besoin vital et il n’est pas étonnant de voir apparaître des difficultés, voir des résistances à apprendre la langue française. Ceci est surtout observable chez les femmes qui sont considérées dans les sociétés traditionnelles, comme les gardiennes de la langue et de la culture qu’elles sont tenues de transmettre à leurs enfants qui vont naître dans un pays étranger.

 Par ailleurs, l’origine rurale, la faible ou la non scolarisation de ces jeunes femmes, souvent constaté dans nos groupes de parole, ne facilite pas l’acquisition d’une langue étrangère. La barrière langue mais aussi le fait de se voir culturellement différentes renforcent le sentiment de solitude et d’isolement des femmes. Un profond sentiment d’étrangeté apparaît alors. Ce sentiment d’étrangeté  est d’autant plus fort pour les personnes qui viennent de pays tels que la Turquie, le Kurdistan, l’Iran, le Pakistan….. pays dont les relations avec la France ne sont pas fondées sur un passé historique colonialiste qui a tissé des liens étroits entre les cultures comme dans les pays du Maghreb ou certains pays d’Afrique Noire.

 La présence d’une communauté de même origine que le migrant constitue ainsi un facteur de protection puissant. Les réseaux de soutien disponibles dans les communautés permettent au migrant de rompre l’isolement et de faire face aux bouleversements de ses liens affectifs interpersonnels. Plus que le nombre de personnes d’une communauté ethnique, c’est surtout le sentiment de solidarité et d’appartenance ethnique qui protège le migrant. Cependant cette solidarité peut être perçue comme une menace pour la société d’accueil qui peut y voir un processus de ghettoïsation.

 Ce sentiment de solitude, d’isolement, ce deuil non fait, cet « agrippement » à la langue et la culture d’origine est encore plus fort chez l’exilé. En effet, aux exilés, il manque souvent ce rite protecteur des adieux. Dans la majorité des cas, ils étaient obligés de partir dans la précipitation et de façon brutale. Dans leurs vécus profonds, ils n’ont pas pu prendre congé des personnes aimées et ils craignent de ne plus jamais les revoir. Ils se trouvent par conséquent dans l’impossibilité de revenir dans leur propre pays. Il s’agit là de spécificités de l’exil qui marquent la différence entre l’immigration et l’exil : l’obligation de partir et l’impossibilité de revenir. Les exilés sont obligés de s’implanter ailleurs, dans des situations non recherchées et par là-même douloureuses et frustrantes.

Les exilés peuvent se sentir écrasés par la culpabilité qu’ils expérimentent face à ceux qu’ils ont laissé derrière eux et/ou qui sont morts. S’intégrer et rompre la sacralisation avec laquelle certains vivent l’exil est ressenti aussi comme la perte d’identité qui les définissait. Ils se sentent alors incertains, anxieux, désorientés : il leur coûte souvent plus qu’aux autres immigrants de trouver une place dans la société.

 La situation des exilés dans le nouveau pays est complexe. Ils ne viennent pas vers quelque chose, mais amers, pleins de ressentiments, frustrés ; ils fuient ou sont expulsés de quelque chose.  Leur sentiment de culpabilité pèse sur leur possibilité d’intégration au niveau milieu puisque cette intégration peut être ressentie comme une trahison vis à vis de ceux qui sont restés ou qui sont morts. Dans de tels cas ils peuvent rejeter tout ce que le nouveau pays peut leur offrir et qui n’est pas comme le leur : coutumes, langue, travail, culture…

Dans les situations de migration et de l’exil, ce qui est au centre de la souffrance, c’est la douleur d’être séparé de ses racines, écarté de ses représentations familières. Dans l’atelier « Le pays d’où je viens », il y a un constant aller-retour entre « ici et là bas » à travers les échanges dans le groupe. Notre objectif est de tenter de créer un pont entre « mon pays d’aujourd’hui » et « le pays d’où je viens ». L’occasion est ainsi offerte de trouver un juste équilibre entre les pressions culturelles dominantes, celles du pays d’accueil et la volonté de préserver ce qui constitue l’identité de tout un chacun, c’est à dire sa culture. Revaloriser sa culture d’origine afin de pouvoir s’adapter au nouveau contexte. En effet, parler de sa culture, de ses traditions, de son pays, revient à les redécouvrir, à en faire une relecture car exposés au regard des autres. A les valoriser mais aussi à les adapter à un contexte social nouveau. Il semblerait que cette attitude devrait permettre à ces jeunes de (re)devenir à nouveau sujets de leur histoire et par là-même pouvoir s’engager dans un processus d’intégration sans grande souffrance.  

Latéfa BELAROUCI, psychologue, formatrice.

avril 2006