LA MONTAGNE VIVRA

L'atelier " le pays d'où je viens"

juin-juillet 2005


Les savoirs linguistiques visés par tout programme d’apprentissage s’organisent généralement en fonction d’un certain nombre de savoir faire comme écouter, comprendre, lire, parler, dialoguer en société… Cela implique, au delà des connaissances purement linguistiques, une compréhension des usages sociaux de base tels que les rituels des prises de contact ou de politesse, codification des échanges, rituels des repas et des fêtes, gestion du temps, des malentendus... Ceci ne peut être acquis à travers un cours. Pour cela les responsables du module ont décidé de mettre en place des groupes de parole afin de permettre et de faciliter l’expression verbale en langue française à des sujets jeunes adultes originaires de pays et de culture différents. Le but visé est d’amener ces mêmes jeunes à utiliser le français comme moyen d’interaction sociale. Le choix des groupe de parole n’est pas fortuit car toutes les récentes recherches ont démontré qu’une deuxième langue ne s’enseigne pas, notamment chez l’adulte ; elle existe et se développe par la communication.

 CARACTERISTIQUES DU GROUPE

 Le groupe était constitué de personnes appartenant à dix nationalités, diverses religions et bien entendu différentes langues. La présence de ces personnes en France varie de 01 mois à 14 ans ; leur âge de 18 à 25 ans. Certains, parmi les participants, avaient plus ou moins appris le français dans leur pays d’origine, d’autres pas. Le groupe était constitué de personnes qui, avant leur venue en France, étaient inscrit dans un projet de vie dans leur pays d’origine : une formation, un travail, une famille, des amis, une culture… Il s’agit donc de personnes qui ont déjà une expérience de langage qui sont mis en situation d’avoir à s’approprier un nouveau système linguistique. Leur venue en France va nécessairement bouleverser leur vie car ils doivent faire tout un apprentissage pour vivre dans un nouveau pays : nouveau par sa langue, ses traditions, ses coutumes, ses modes de vie… car apprendre une langue c’est toujours apprendre une culture, un mode de vie, un système de valeurs, un mode de pensée.

Lors de la première rencontre avec les participants, nous avons relevé un certain nombre d’éléments dont :

-       La peur de parler, de ne pas se faire comprendre ;

-       D’assez bonnes capacités à lire et à comprendre le français à condition de parler lentement ;

-       Importance de la télévision comme moyen de familiarisation et d’apprentissage de la langue ;

-       Aucun d’eux ne parle le français en dehors de la formation en raison notamment d’absence d’amis français et du refus des membres de la famille ou des amis de même origine de parler cette langue en milieu familial.

Aussi nous a-t-il paru important dans un premier temps de travailler sur ce sentiment de honte qui anime ou mine l’ensemble des participants. Le deuxième élément qui nous a paru intéressant à travailler est la notion de deuil : deuil du pays quitté ainsi que le deuil du pays imaginaire, idyllique dans lequel ils veulent vivre. En effet, nul ne peut s’inscrire dans un projet de vie, intégrer une nouvelle société, un nouveau mode de vie s’il continue à vivre dans la nostalgie de ce qu’il a quitté, s’il n’a pas fait le deuil de ce qu’il a laissé et encore moins ce qu’il croit avoir trouvé. Pour cela nous avons imaginer une méthode d’approche qui prendrait en considération les éléments précités sans perdre de vue notre objectif principal : faciliter et favoriser l’apprentissage et l’expression orales de la langue française chez un jeune adulte nouvellement installé en France.

 METHODOLOGIE

Pour tous les éléments cités précédemment nous avons opté pour une approche relationnelle à savoir rencontrer les participants là où ils sont et  leur permettre de faire leur apprentissage en suivant leur propre chemin. La pédagogie que nous avons choisi d’adopter est une pédagogie orientée vers les participants et le groupe, vers l’acquisition d’une connaissance et vers le développement des compétences de l’individu en apprentissage. Ce n’est plus une pédagogie de « l’avoir » fondée sur la transmission d’un savoir mais une pédagogie de « l’être ». Pour atteindre ce but et cet objectif nous avons privilégié la compréhension et la production orales malgré l’attente, dans un premier temps, des participants à utiliser des supports écrits.

Des groupes de parole fermés 

Tout adulte, quelque soit son niveau, ses compétences, ses origines… lorsqu’il est mis en situation d’apprentissage, craint d’être diminué, de paraître ridicule, de faire des erreurs. Aussi l’apprenant va-t-il développer des mécanismes de défenses dont notamment le repli dans le silence ainsi que la peur et l’angoisse à l’égard des autres. Cette peur à l’égard de l’autre peut engendrer :

 - Une attitude de fuite se traduisant par la peur de communication et du contact sous toutes ses formes : incapacité de parler, de s’exprimer, politique de retrait ;

  - Une attitude de défense, d’agressivité, d’accusation, de critiques excessifs prouvant une vision négative des autres qui confine au racisme ;

- Une attitude de méfiance à l’égard de soi-même ;

- Une attitude de culpabilité

 Cependant, ces attitudes tendent à s’atténuer dans des groupes de parole; groupes qui permettent de découvrir  de nouvelles expériences et de nouvelles relations avec les autres. Les apprenants sont considérés comme les membres d’une communauté et apprennent par interaction avec les autres membres de cette communauté. L’apprentissage n’est pas considéré comme un acte individuel mais un acte réalisé avec l’aide du groupe, de la collectivité.

 Pour faire face à cette peur et la crainte du ridicule, plusieurs éléments sont nécessaires dont notamment un climat sécurisant, l’affirmation de soi, une attention soutenue…Ce sentiment de sécurité est assuré par :

- La mise en place d’un groupe fermé qui évite les aléas  d’une venue continue de nouvelles personnes à qui il faudra s’adapter ;

- L’établissement de « règles » à respecter comme ne pas se moquer, ne pas interrompre la personne qui parle, respecter les idées émises et les points de vue, écouter les autres…

- L’attitude de l’animateur.

 La non directivité

La méthode que nous avons choisi d’utiliser est la non directivité car elle permet d’accepter les conduites et le désir des membres du groupe tout comme elle permet de se centrer sur ces conduites et ces désirs dans le but d’aider les participants à s’exprimer et se réaliser.

Les contenus des échanges n’étaient ni connus, ni programmés à l’avance. Ils étaient en fait déterminés par les participants eux-mêmes en fonction de leurs besoins d’expression et de communication. Les deux principes adoptés sont :

- Echanger sur les problèmes généraux en groupe.

- Parler de soi, de son pays, de ses traditions, ses coutumes...

 Il s’agissait en fait de rencontrer les participants là où ils sont le mieux c’est à dire leurs origines, leurs traditions, leurs coutumes en somme le pays d’où ils viennent. Là les participants sont concernés par ce qu’ils disent et ce qui leur est dit à travers les remarques, les questions des autres membres du groupe. Ainsi s’établit un lien direct entre les locuteurs et leurs paroles car se sont eux qui déterminent le contenu de leur discours et décident de leurs propos. Une corrélation profonde va ainsi s’établir entre ce qui est dit et ce qui est exprimé ; ce qui facilite la compréhension, la rétention et l’intégration de la langue étrangère. Le français, en tant que langue étrangère, devient un moyen d’expression, de communication, d’échange, de découverte de l’autre, de relations entre les membres du groupe et non plus un simple objectif d’apprentissage. La langue est ainsi vécue et acquise plutôt qu’apprise.

 

Les participants portent ainsi leur propre programme qui n’est plus importé et imposé de l’extérieur mais construit de l’intérieur du groupe en présence. Ainsi à chaque séance des thèmes différents sont abordés même si le point de départ est de raconter son week end. Par moment et lorsqu’un sujet a particulièrement l’attention ou l’intérêt d’un ou de plusieurs membres du groupe, il est repris lors de la séance suivante et ce avec l’accord des membres du groupe. Il s’agit d’une pédagogie « du présent et de la présence » même si le point de départ est le passé à savoir le pays d’origine. Il nous semble que cette possibilité de pouvoir se situer dans le temps, de savoir d’où on vient, de savoir où on est … est ce qui va permettre à tout un chacun de se projeter et de se construire dans le futur loin de ses racines et de ses référents culturels car ils les portent en eux.

Il est vrai qu’au départ, l’absence de structure rigide, l’absence de programme, d’écriture paraissait déroutant pour les participants habitués à être considérés comme des élèves  venus apprendre mais progressivement, grâce notamment au climat de sécurité instauré ainsi que le respect de la parole de l’autre ont permis à tout un chacun de mettre en place ses propres repères.

Le rôle de l’animateur

Lors de l’apprentissage d’une langue étrangère par de jeunes adultes, l’attitude de l’animateur est fondamentale car celui-ci doit veiller à fournir et à maintenir un environnement sécuritaire favorable à l’apprentissage.

- Il tient compte des réactions physiques des apprenants

-  Il veille à ne pas intimider par son savoir

-   Il accepte ce que les apprenants disent

-   Il crée une  atmosphère de liberté et de détente

-   Il encourage, félicite

-   Il laisse le temps de pause, de réflexion, de silence ; temps où les participants réfléchissent à ce qu’ils vont dire.

 L’animateur et les participants se trouvent ainsi dans une situation qui amènent à des interactions multiples et variées où la confiance mutuelle est un facteur important. Par ailleurs, les situations de la vie sociale et personnelle, la référence à son pays d’origine à ses traditions, ses coutumes, sa religion, ses croyances… deviennent des objets communicatifs et servent de ce fait de déclencheurs de la communication. C’est ainsi que nous avons pu vérifier tout au long de la session  que plus les participants sont encouragés à communiquer librement, plus ils communiquent et plus ils s’approprient la deuxième langue.

 Le rôle de l’animateur consiste donc à provoquer et/ou à encourager les personnes présentes à s’exprimer en langue française et ce quelque soit le sujet abordé. Toutefois, il y a des moments où l’animateur est un peu plus « actif » à travers par exemple des questions directes aux participants, renvois de questions ou d’opinions au groupe, demande de synthèse.

Il est vrai que tous les participants n’ont pas réagi de la même manière et ne se sont pas exprimés spontanément. Ainsi, certains intervenaient plus souvent que les autres ; ils amélioraient ainsi leur connaissance, leur maîtrise de la langue, leur motivation ou leurs capacités personnelles à vivre une situation de groupe. D’autres parlaient peu ou pas du tout ; ils étaient certes attentifs et de ce fait ils découvraient et apprenaient bien qu’ils aient été plus passifs. En fait et étant donné que les échanges se font en français, il y a nécessairement appropriation de contenus linguistiques : rythmes, accents, mots nouveaux… L’apprenant va alors évoluer en raison de la stimulation et l’occasion offertes par le groupe qui devient ainsi un véritable contenant.

 

CONCLUSION

 

Toute activité doit pouvoir être évaluée, toutefois l’évaluation de l’acquisition d’une langue étrangère acquise à travers un groupe de parole n’est pas chose aisée. Aussi vais je présenter une situation qui va, espérons le, illustrer on ne peut mieux l’acquisition du français par une participante. Madame S. est une jeune personne très souriante, toujours prête à rire, toujours une fleur à la main, prête à intervenir et à donner son point de vue. Sauf que dès qu’elle est sollicitée ou dès qu’elle sent que le groupe est attentif à ce qu’elle dit elle se bloque et ne prononce plus un mot. Le premier jour, au moment de la présentation elle nous dira qu’elle est en France depuis septembre 2004 et qu’elle vit avec ses frères. Le même jour elle ajoutera qu’elle est divorcée. Le dernier jour, au moment de l’ évaluation faite par les membres du groupe, elle nous parlera de sa peur de parler malgré son désir de le faire, elle associera d’elle-même avec son vécu pendant les quelques mois qu’a duré son mariage. En effet, durant six mois elle a vécu seule en France, avec un mari qui lui interdisait de parler, de sortir, de faire une formation, d’apprendre le français et en plus de cela elle était régulièrement battue. « j’avais peur de lui, j’avais peur de tout.  Maintenant ça va ». Madame S. parlera seule sans l’aide de personne pendant plus de vingt minutes. Arriver ainsi à parler de sa souffrance, de sa détresse, de son malheur en un mot de la partie la douloureuse de sa vie, partager ses émotions dans un groupe en les exprimant dans une langue étrangère est à notre avis la preuve que cette personne, malgré l’absence de participation très active dans le groupe a non seulement acquis l’essentiel de la langue mais de plus elle a pu chercher et trouver au fond d’elle-même les mots à mettre sur ses maux.

  Le cas de Madame S. n’est pas unique ; plusieurs membres du groupe, en majorité des femmes ont pu parler de leur vécu, passé ou présent : mariage raté, conflits conjugaux, problèmes d’adaptation, maltraitance voire violence. C’est ainsi que Madame T. nous parlera avec beaucoup d’émotions de la perte de son neveu ; nouveau-né. Ce fût l’occasion pour tout un chacun de manifester sa compassion et de parler des rituels du deuil dans son pays. D’autres sujets plus gais furent abordés comme les cérémonies de mariage, de naissance, de certaines traditions… Il semblerait que ce soit ce lien établi entre le pays « de là bas » et le pays « d’ici » qui va aider bon nombre de participants à construire, à partir de ce qu’ils portent en eux, quelque chose de nouveau dans leur pays d’accueil.



Latefa BELAROUCI

Psychologue clinicienne

Animatrice